Pourquoi est-ce important 

Un projet à Montréal bouleverse le modèle philanthropique en donnant aux membres de la collectivité le rôle de décideurs ultimes. Grâce à son modèle unique, le Projet Impact collectif aide 17 quartiers de Montréal à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Cet article, notre septième d’une série avec Centraide United Way Canada, met en lumière le parcours de ce projet collaboratif et les leçons retenues. 


Par Jacky Habib (site en anglais seulement)
Vous pouvez lire l’article original en cliquant sur ce lien Future of Good (en anglais seulement).

Quelques jours après avoir immigré du Maroc au Canada, Issam Moussaoui a appris, en lisant le journal, qu’une rencontre visant à discuter de questions sociales aurait lieu dans sa nouvelle collectivité, le quartier Saint-Léonard à Montréal.

Ayant participé à des initiatives communautaires au Maroc, M. Moussaoui estimait qu’en faisant de même au Canada, il pourrait établir des racines dans son nouveau pays et apprendre à le connaître. « C’est comme cela que je choisis de m’intégrer dans ma société », dit-il.

À la réunion, M. Moussaoui a fait des parallèles entre ce qu’il découvrait et l’organisme communautaire avec lequel il collaborait au Maroc. « Les thèmes, les outils et la façon de faire sont différents, mais l’objectif est essentiellement le même – comment aider la collectivité, y prendre part et connaître sa réalité, son avenir. »

Moussaoui est impressionné par le fait que chaque participant a eu l’occasion d’exprimer son opinion sur les enjeux communautaires. Il est rapidement devenu membre de la table de quartier et a commencé à assister à des ateliers et à des discussions sur des sujets comme l’employabilité, le logement et le transport.

Les tables de quartier, qui sont un modèle unique et spécifique à Montréal, réunissent des centaines de personnes d’un quartier qui font partie de groupes, par exemple des organisations scolaires ou d’affaires, les services de police, les services de santé et les organismes locaux, pour agir en faveur des enjeux sociaux locaux. Les tables de quartier, dont certaines existent depuis des décennies à Montréal, ont été créées afin de permettre aux habitants de se réunir et d’améliorer leur quartier. Elles appuient des quartiers où habitent de 10 000 à 100 000 personnes. Depuis 2006, la Ville de Montréal, la santé publique et Centraide du Grand Montréal ont fourni un financement conjoint pour appuyer les tables de quartier, qui sont des organismes constitués en entités distinctes et font partie de la Coalition Montréalaise des tables de quartier (CMTQ).

Les tables de quartier sont des organismes communautaires existant depuis plusieurs années qui réunissent des intervenants locaux et mettent à profit la capacité collective pour améliorer le quartier. Myriam Bérubé, qui dirige les projets expérimentaux et l’apprentissage à Centraide du Grand Montréal, affirme que ces tables permettent de « mobiliser tous les intervenants à chaque étape des initiatives pour améliorer la qualité de vie dans un quartier : définir la vision, trouver les meilleures solutions, planifier, mettre en œuvre, évaluer ». Ces tables de quartier ont joué un rôle essentiel dans le Projet Impact collectif (PIC), un projet pilote de 23 millions de dollars sur six ans, lancé par Centraide du Grand Montréal en 2015. Le PIC vise à réduire la pauvreté et à favoriser l’insertion sociale dans 17 quartiers de Montréal. Récemment, le PIC a remporté un prix de l’impact social pour l’innovation en gouvernance du magazine L’Actualité.

Les tables de quartier sont des organismes communautaires existant depuis plusieurs années qui réunissent des intervenants locaux et mettent à profit la capacité collective pour améliorer le quartier.

Mme Bérubé explique qu’avant la création du PIC, les tables de quartier sollicitaient chaque bailleur de fonds séparément et « faisaient des pieds et des mains » pour recueillir des fonds destinés à des projets sociaux dans leur collectivité. Grâce au PIC, qui mobilise neuf fondations dans le cadre d’une mission conjointe, ce processus de financement est devenu beaucoup plus facile.

Comme l’explique Linda Boutin, porte-parole de la Ville de Montréal, ce type de collaboration est primordial : « La réussite repose sur la capacité de tous les partenaires et bailleurs de fonds d’unir leurs efforts et leurs ressources pour un projet commun, ce qui évite l’éparpillement du financement. » Elle affirme également que le fait que la Ville soit partenaire du PIC a contribué à faire progresser les objectifs communautaires, grâce à la modification de règlements administratifs, la délivrance de permis et la transformation d’espaces publics à d’autres fins.

Grâce au modèle adaptable de financement du PIC, les membres de la collectivité peuvent déterminer, par le biais de leur table de quartier, les projets qu’ils souhaitent financer. Janie Janvier, coordonnatrice du PIC pour le quartier Saint-Léonard, explique pourquoi cela est important : « Nous devons écouter [les résidents] parce qu’ils vivent dans ce quartier. Ils voient des choses que nous ne voyons pas, ils entendent des choses que nous n’entendons pas. Il est donc essentiel que nous soyons à l’écoute de leurs commentaires. »

Mme Bérubé affirme que les bailleurs de fonds du PIC n’ont pas défini d’objectifs précis, au-delà de la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, ni comment ils mesureraient la réussite. Elle affirme qu’il s’agissait d’un « pari très risqué pour les fondations de faire pleinement confiance aux collectivités pour définir les projets qu’elles veulent réaliser ».

Mais ce modèle s’est avéré efficace.

Dans le quartier Peter-McGill, les résidents ont décidé qu’ils voulaient plus d’écoles locales parce que des centaines d’enfants fréquentaient des écoles situées à l’extérieur du secteur. « Nous n’avions jamais consacré d’efforts auparavant pour mobiliser les gens en faveur d’infrastructures – ce n’est pas dans nos façons de faire habituelles », explique Mme Bérubé. Mais ces efforts ont mené à un plan qui a reçu le feu vert des autorités, et trois écoles élémentaires seront maintenant construites dans le quartier.

Dans le quartier Centre-Sud, les résidents ont accordé la priorité à la sécurité alimentaire et utilisent des fonds du PIC pour transmettre aux jeunes des compétences en agriculture urbaine, cultiver des produits frais pour les banques alimentaires et les marchés locaux, ainsi que soutenir les cuisines communautaires et les ateliers d’éducation alimentaire. Cela a créé une mise en commun communautaire de connaissances sur l’agriculture urbaine, l’environnement et l’alimentation.

Dans le quartier Côte-des-Neiges, les membres de la collectivité ont mis l’accent sur le logement. Ils ont ainsi créé l’Escouade salubrité, qui rend visite aux locataires isolés et vulnérables ayant des problèmes de logement, afin de les sensibiliser à leurs droits et de les aider à résoudre leurs problèmes de logement.

À Saint-Léonard, la collectivité où habite M. Moussaoui, l’intégration des familles immigrantes au système d’éducation était considérée comme une priorité. Les résidents ont conçu un programme dans le cadre duquel des agents de concertation école-famille-communauté deviendraient des intermédiaires entre les écoles et les familles immigrantes, assurant la réussite scolaire des enfants nouvellement arrivés et offrant une aide globale en les mettant en contact avec des ressources en matière de logement, d’emploi, et d’autres sujets.

Les enfants de M. Moussaoui, âgés de 7 et 11 ans, participent au programme, et celui-ci constitue un élément majeur dans leur vie, non seulement en ce qui a trait au soutien scolaire, mais aussi à la vie communautaire, grâce aux visites de lieux culturels tels que les musées, qui leur permettent de se familiariser avec la ville. « Les enfants sont toujours très enthousiastes, dit-il. L’agent de concertation leur apporte de la joie et les aide à découvrir des régions de Montréal qu’ils ne connaissaient pas. »

Grâce au programme, la famille de M. Moussaoui a tissé des liens avec d’autres familles d’immigrants. « Cela nous a vraiment aidés à nous intégrer au quartier et à nous faire des amis, ajoute M. Moussaoui, visiblement ému. C’est quelque chose d’impossible à mesurer lorsque vous êtes nouveau dans un [pays], pour établir des relations (…) Vous ne pouvez pas mesurer cela pour démontrer le succès d’un programme. »

Voici un autre exemple d’aide fournie par le programme. Une mère célibataire de six enfants, qui ne parle pas français, avait de la difficulté à communiquer avec le personnel des écoles de ses enfants et avait souvent signé des formulaires sans comprendre leur contenu. Après avoir communiqué avec une agente de liaison communautaire qui l’a aidée avec la traduction de documents, elle peut maintenant comprendre les enjeux et participer à l’élaboration de plans d’apprentissage pour ses enfants, dont certains ont des besoins spéciaux.

Au début de la pandémie de coronavirus, les agents de liaison communautaires ont aidé à traduire l’information pour les familles avec lesquelles ils travaillaient, à les informer sur les tests de dépistage, et à répondre à d’autres besoins, comme trouver un réparateur de réfrigérateur, ou accéder à Internet. « Comme les agents avaient des liens avec les familles et que celles-ci leur faisaient confiance, ils étaient la première source d’information. Ainsi, les familles comprenaient ce qui se passait et n’étaient pas isolées », explique Mme Bérubé.

« Comme les agents avaient des liens avec les familles et que celles-ci leur faisaient confiance, ils étaient la première source d’information. Ainsi, les familles comprenaient ce qui se passait et n’étaient pas isolées », explique Mme Bérubé.

À mesure que des problèmes engendrés par la pandémie surgissaient, les tables de quartier étaient bien placées pour évaluer les besoins dans leur collectivité et intervenir rapidement. Toutes les tables de quartier du PIC se sont mobilisées virtuellement pour accorder rapidement la priorité à la sécurité alimentaire, comme la production et la distribution d’aliments et la sensibilisation au problème. De plus, elles ont été en mesure d’aider les membres de la collectivité à obtenir des aliments.

Selon Mme Bérubé, la pandémie a démontré que lorsque les groupes communautaires ont de solides réseaux de collaboration en place depuis des années, ils sont mieux placés pour coordonner les interventions en temps de crise. Elle affirme que même si certaines fondations mettent l’accent sur des résultats rapides, la pandémie leur a ouvert les yeux sur l’avantage intangible que procure cette collaboration, qui a renforcé le tissu social et accru la résilience dans les collectivités. « Cela ne se fait pas en un jour, précise-t-elle. Il faut y consacrer beaucoup de temps. »